“Servez-vous, manants !” L’action se veut forte, provocatrice : elle est indécente, stérile, contreproductive. Ces tas de pommes de terre jetées hier sur le bitume devant l’Assemblée Nationale par des agriculteurs en colère devaient symboliser dans l’esprit de leurs auteurs la rancoeur, l’exaspération d’un monde agricole à bout de souffle, combattant pour sa propre survie face à une aristocratie politique et technocratique bruxelloise ayant déjà décidé du sort réservé à ces malheureux forçats de la terre par la signature prochaine du maudit Traité du Mercosur.
Elle illustre le gâchis de l’abondance et le mépris du produit issu de la terre. Si les agriculteurs eux-mêmes en sont arrivés à gâcher, gaspiller, dévaloriser au bout du compte leur propre travail que l’on sait difficile, âpre, physique, exténuant, alors pourquoi ceux qui décident, encravatés et costumés trois pièces, auraient-ils un minimum de considération, d’empathie vis-à-vis de ce monde qui souffre.
En l’espace de deux semaine, nous avons pu suivre (et participer) à deux manifestations illustrant la division dans le monde agricole, division qui explique certainement aujourd’hui la difficulté des paysans à se faire entendre et à peser dans la balance des négociations.
Une première manifestation organisée par la Coordination Rurale et la Confédération paysanne qui, aux forceps, à l’arrache, au mépris de tout danger, ont franchi les barrages dressés devant eux pour apparaître, glorieux, à Paris, devant l’Arc de Triomphe.
Une dizaine de tracteurs, c’est peu. et pourtant cette image, elle, était forte en symbole pour ces paysans “montés” à Paris avec leur courage, leur abnégation, leurs valeurs du terroir.
La seconde manifestation organisée par la FNSEA était un barnum d’une centaine de tracteurs, “autorisés” à se déplacer selon un parcours bien évidemment prévu à l’avance avec les autorités préfectorales, munis d’ausweis en bonne et due forme, s’engageant à vider les lieux parisiens à l’heure dite (18 H pétantes…) et à donner la papatte en gage de soumission hypocrite…
Dans un camp, des paysans acculés à la ruine et à la disparition de leurs exploitations face à un Traité dont on connait déjà les conséquences. Dans l’autre, les représentants d’une industrie agro-alimentaire, dans l’apparence, simulant l’infamie, tout en acceptant les conditions du dit-Traité.
D’un côté, le respect de la terre et de ce qu’elle féconde pour nous. De l’autre, le mépris d’un syndicat de riches propriétaires, pas à une tonne près, montrant ses gros muscles dans une opération cousue de fil blanc.
Quels regard et réactions aurons eu les parisiens et les français face à ces images ? “Pourquoi les aider si c’est pour gaspiller ?” Quel est ce monde agricole qui fait aussi peu de cas de la terre nourricière ?
Je vous laisse juge.
P.MAGNERON
Source : lesalonbeige
